Enrique Ramírez

Mundíal

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Exposition

  • Du 28 janvier au 16 avril 2017
    Vernissage le vendredi 27 janvier 2017 à 19h

Enrique Ramírez aime les histoires à tiroirs, les fictions chevauchant les pays et les époques, les mirages entre songe et réalité. L’oeuvre de cet artiste chilien, qui vit et travaille entre le Chili et la France, se concentre sur la forme vidéographique et les installations : c’est souvent par l’image et le son qu’il construit ses intrigues foisonnantes et s’insinue en équilibre entre le poétique et le politique. Son imaginaire gigogne s’arrime dans un élément obsessionnel — il pense à partir de la mer, espace mémoriel en perpétuel mouvement, espace de projections narratives où s’entrecroisent le destin du Chili et les grands récits liés aux voyages, aux conquêtes, aux flux migratoires. Liquides, ses images disent le miroitement d’une vérité toujours fuyante, le ressac de l’Histoire, toujours la même, jamais pareille.

À travers la mer, c’est aussi la figure de son père qu’il convie — un père fabriquant de voile sous la dictature Pinochet, un homme qui métaphorise tous les fantasmes du voyage doublés d’une existence politiquement contrainte. Les résonances biographiques vibrent fréquemment dans les recherches d’Enrique Ramírez : il l’a montré avec Los Durmientes (Les Dormeurs, 2014), triptyque vidéo qui aborde les heures les plus sombres de son pays, lorsque l’état faisait disparaître en mer quelques 500 corps dissidents, lestés de traverses de chemin de fer, que la langue espagnole nomme – ironie du sort - les dormeurs. Mais si l’artiste fait intervenir l’histoire fictive de sa grand-mère en voix off, il convoque également le point de vue des militaires, ceux qui ont laissé choir des hélicoptères le corps des suppliciés tourbillonnants, tout comme la vision de tombes flottantes qu’il a lui même installées comme un mémorial dérisoire, filmé au ras des vagues. C’est la complexité des évènements et leur mise en récit éclaté qui semble fasciner Enrique Ramírez, l’impossibilité de relire le passé à l’aune d’un seul prisme sans cautionner ce que dénonce Georges Orwell dans 1984 : l’Histoire comme arme d’endoctrinement, de falsification et d’oubli.

Pour éviter l’écueil de toute vision univoque, l’artiste choisit volontiers la voie qu’ont emprunté avant lui certains romanciers ou cinéastes d’Amérique latine, tels Gabriel Garcia Marquez, Jorge Borges ou Raoul Ruiz : l’insert d’éléments magiques et de motifs surnaturels, dans des situations rattachées à un cadre historique, culturel et géographique avéré. Dans la vidéo Cruzar un muro (Traverser un mur, 2013), il met ainsi en scène trois personnes dans la salle d’attente d’un bureau de l’immigration, perdues dans leurs pensées. Tout tangue dans l’image, les esprits comme la salle, dont on s’aperçoit qu’elle est en fait une plateforme flottant au milieu de l’eau, situation surréaliste qui permet justement à l’artiste d’orchestrer poétiquement la dérive comme la divagation. Mais en filigrane, ce sont bien les politiques migratoires des pays occidentaux qu’il met en examen.

À l’invitation du Grand Café, Enrique Ramírez conçoit une exposition palimpseste, feuilletée de multiples références géographiques et historiques : intitulée Mundial, cette proposition est parcourue de distorsions spatio-temporelles et pourtant, il s’en dégage une profonde cohérence réflexive, tant l’artiste se plaît à ouvrir des espaces d’affinités intellectuelles ou oniriques. Sans heurts, le contexte maritime proche (Saint-Nazaire, Ouessant) rencontre ainsi la Guerre froide ou le suicide de Salvador Allende, et l’histoire intime (la voilerie du père de l’artiste) se fait le réceptacle d’histoires anonymes et oubliées. La perspective ethnographique, l’image d’archive et la fable ne sont pas en demeure : la photographie d’un personnage devenu voile humaine croise le destin d’un immigré nigérien au Chili qui ne sait pas nager, la mélopée des voix-off entrelace les langues et la sensualité des accents, tandis que les étoiles creusent d’étranges percées dans l’espace-temps, suggérant, peut-être, que le futur est derrière nous.

Dans cette profusion d’échos et de mises en relation, Enrique Ramírez épanouit une pensée critique qui n’est jamais dogmatique : proche du philosophe Georges Didi-Huberman et de la vision de l’art qu’il défend dans son ouvrage Survivance des lucioles, l’artiste relève plutôt les trouées lumineuses, exhume les « parcelles d’humanité » et déplace le regard. Pour mieux déjouer le pouvoir ?

L’exposition du centre d’art accueille une toute nouvelle production d’Enrique Ramírez, tournée sur l’île d’Ouessant et au Chili. Intitulée Dos brillos blancos agrupados y giratorios (Deux faisceaux blancs groupés et rotatifs, 2016), cette vidéo met en scène le sémaphore du Créac’h, qui toutes les dix secondes émet un éclair blanc pour montrer la voie aux voyageurs de la mer, qu’ils arrivent du Nouveau Monde ou de la fin du monde, le Finistère. Dans cette oeuvre crépusculaire, la mer apparaît calme ou tourbillonnante, filmée en topshot (plongée totalement verticale) ou en vol rasant : les effusions d’écume tranchent sur la matière sombre, tels des mondes cartographiques qui se font et se défont sans cesse ; le faisceau de lumière troue mécaniquement le ciel nocturne, et de multiples voix accompagnent cette chorégraphie élémentaire. L’une d’elle nous invite à découvrir les croyances de certaines tribus indiennes, qui pensaient que les tâches blanches du ciel (les étoiles) étaient des trous par où la lumière de l’univers entrait, et que l’obscurité n’y existait pas. D’autres voix célèbres ravivent de grands moments d’histoire politique, mots incandescents qui ont guidé l’humanité, ou évocations d’événements tragiques qui l’ont désemparée. Discours de Luther King, Castro, Bush, mais aussi des textes de fictions écrits par l’artiste ou des poèmes : cette bande son multiplie les incantations à l’utopie, comme pour inspirer la possibilité d’imaginer de nouvelles paroles utopiques aujourd’hui. Enrique Ramírez confirme ici la dimension existentielle et générique de son univers, structuré en profondeur par le motif du cycle, de la révolution, de l’éternel recommencement. Pas de moralisme dans cette approche méditative : l’artiste suggère bien davantage des cheminements buissonniers de pensée, et l’expérience d’une immersion dans le bruit du monde.

En regard de cette projection, Enrique Ramírez installe un bateau retourné, qui transperce de son mât le plafond de la salle d’exposition et dont la coque apparaît au premier étage. Tel un second phare métaphorique, la voile-signal capte la lumière des images, surface flottante qui semble défier les lois de la gravité. Rouge et blanc, ce pavillon de navigation signifie le danger. Il renvoie également, par sa situation renversée, à un dessin du peintre uruguayen Joaquín Torres García, dont le titre est justement América Invertida (l’Amérique inversée, 1943) : en basculant ce continent, en mettant les cartes à l’envers, l’artiste repositionne les perspectives et les points de vue de l’histoire sur les rapports Nord /Sud.

L’exposition ménage ainsi plusieurs voyages, reliés à des événements historiques précis (Coup d’Etat du Chili du 11 septembre 1973, Attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis) comme aux péripéties actuelles de « peuples sans terre », auxquels sera dédiée une monnaie de cuivre spécialement frappée pour l’exposition.

À nouveau, il invite au regard empathique et imbrique son histoire personnelle, familiale, dans la grande histoire qu’il revisite ici. Mais si le traitement est poétique, le fond n’en demeure pas moins politique, très proche des mots d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, lorsqu’il assimile la colonisation à un « principe de ruine », ou qu’il écrit : « colonisation = chosification ». Lorsqu’Enrique Ramírez réactive ces grands enjeux idéologiques du XXe siècle (la colonisation, la migration contrainte), ceux qui hantent l’ensemble de la psyché humaine encore aujourd’hui, il vise précisément ce que contient le titre de son exposition : Mundial — ou comment ressaisir dans l’art ce vaste lieu commun, au sens propre comme au sens figuré, qu’est le monde.

Eva Prouteau

Commissaire de l’exposition
Sophie Legrandjacques, directrice du Grand Café Centre d’art contemporain de Saint-Nazaire


Rendez-vous

Carte blanche à Enrique Ramirez
Performance participative suivie d'une discussion
Dimanche 19 mars 2017

La traversée et le renversement des cartes sont des constantes dans l’œuvre d’Enrique Ramírez.
L’artiste s’installe au Grand Café le temps d’un après-midi pour reconfigurer son installation « 4820 brillos ».
Composée d’autant de pièces de monnaies représentant ces « sans terre » disparus en mer Méditerranée, « 4820 faisceaux » réapparaitra sous une nouvelle forme réalisée avec la participation des visiteurs.

La performance sera suivie d’un café –discussion avec l’artiste.

Durée de la performance : 1h30 environ - Entrée libre


Productions

Rez-de-chaussée
Grande salle

Archéologie n°1 d’une voile, 2017
Cartons de voile
220 x 150 cm

Restos de mar n°8 (Restes de mer n°8), 2017
Voile dacron, vitrine en plexiglas et socle avec pieds en acier
108 x 86 x 110 cm

Voile n°4 : un drapeau pour l’arrivée en terre, 2017
Installation voile, bâteau, mât
Bâteau : 340 x 155 cm
Voile : 400 x 234 cm

A la recherche du vent perdu, 2016
Photographie, tirage argentique 6x7,
Noir et Blanc
100 x 70 cm

Soy del sur (Je suis du Sud), 2017
Néon
80 x 20 cm

Restos de mar n°7 (Restes de mer n°7), 2017
Voile dacron, vitrine en plexiglas et socle avec pieds en acier
100 x 70 x 110 cm

Les échoués, 2017
Couvertures retravaillées de journaux français 2015-2016
450 x 70 cm

Restos de mar n°1(Restes de mer n°1), 2017
Voile dacron, vitrine en plexiglas et socle avec pieds en acier
137 x 71 x 110 cm

Restos de mar n°9 (Restes de mer n°9), 2017
Voile dacron, vitrine en plexiglas et socle avec pieds en acier
92 x 92 x 110 cm

4820 brillos (4820 faisceaux), 2017
Pièces en cuivre et socle
250 x 250 x 40 cm

Petite salle & Escalier

Cruz-mar del plata (la croix de mer en argent), 2017
Photographie sous caisson lumineux
80 x 60 cm

El intento de un mar (la tentative d’une mer), 2017
Installation (vidéo 7’34, affiche dos bleu, sculpture)
Dimensions variables

Étage

Voile n°4 : un drapeau pour l’arrivée en terre, 2017
Installation voile, bâteau, mât
Bâteau : 340 x 155 cm
Voile : 400 x 234 cm

Dos brillos blancos agrupados y giratorios / Deux faisceaux blancs groupés et rotatifs, 2016-2017
Vidéo, son stéréo, durée 24 min
Production Le Grand Café, centre d’art contemporain - Saint-Nazaire, résidence d’artiste sémaphore du Créac’h, Ouessant et La noche del último dinosaurio, Chili

El dia de la patria, extrait du journal «El Mercurio» du 18 septembre 1979, Chili
30 x 40 cm

Page 1 carnet bord Esmeralda 11 septembre 1973, 2016
Photographie
60 x 40 cm

Soy americano como dice la Geografia (Je suis Américain comme le dit la géographie), 2017
Verre gravé étagère en bois
12 x 8 cm
Entretien Serge François, 2017
Vidéo, 29’34


Oeuvres

Rez-de-chaussée
Petite salle & Escalier

Doce botes para un continente, Europa (Douze embarcations pour un continent), 2016
4 tissus brodés main, pinces métaliques, cadre bois, verre
40 x 48 cm (chaque), Encadrement : 52,5 x 62 x 5 cm (chaque)
Edition de 5 ex + 2 AP

Olas (Vagues), 2016
Lettrage adhésif
59 x 70 cm
Edition de 5 ex + 2 AP

Sin titulo, 2015
Voile dacron décolorée par le soleil, cadre
Cadre 51 x 101 x 2,5 cm

Continente n°2, 2015
Vidéo HD color et moniteur cube 3’15
Edition de 5 ex + 2 AP

Continente n°1, 2015
Vidéo HD color et moniteur cube 7’59
Edition de 5 ex + 2 AP

Étage

Tres puntos sobre un muro (trois points sur un mur), 2015
Dessin sur verre gravé
Production Museo de la Solidaridad Salvador Allende, Santiago, Chili

América Invertida (l’Amérique renversée), 2017
150 x 150 cm
Reproduction du dessin de América Invertida de Joaquín Torres García (1943)

Trois soleils pour le Pacifique, 2017*
Photographie, tirage argentique 35 mm
95 x 34 cm

Photographie de passeport Serge François, 1973
21 x 29,7 cm

Photographie arrivée Pinochet au Chili, 2000
Photographie
21 x 29,7 cm

Carte postale bateau rempli de gens qui quittent le Southend en direction du Sud, NC
Carte postale
14,8 x 10,5 cm

Al sur de América (au Sud de l’Amérique), 2012
Photographie, verre gravé
Image : 60 x 40 cm (encadré)

Serge François, Phare de la esperenza, 2017
Dessin
14 x 9 cm


Biographie

Enrique Ramírez est né en 1979. Il vit et travaille à Paris et Santiago du Chili.
Il est représenté par la galerie Michel Rein, Paris / Bruxelles

Enrique Ramírez participe à la 12ème édition de Hors Pistes intitulée « Traversées » au Centre Pompidou du 25 janvier au 12 février 2017.
Il sera également présenté dans l'exposition « Viva Arte Viva » de Christine Macel la 57ème Biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017.